
« Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés »… Les derniers mots du film Katyn résonnent avec une particulière intensité en ces jours saints où nous contemplons la Passion et la Résurrection. Le Christ notre Dieu, ayant pris notre condition d’homme, a racheté nos fautes et ouvert les portes du ciel à ceux qui accueillent l’infinie miséricorde divine, jusqu’à les rendre fils et filles du Père, co-héritiers de son Fils unique… Obtient le pardon celui qui pardonne. Devient homme en vérité celui qui aime avec le Christ. S’oppose vraiment à la folie meutrière celui qui n’accepte jamais le mensonge, fût-ce pour sauver sa peau. Telle est la leçon, la vraie leçon saisissante de beauté, de retenue, de noblesse, du film d’Andrej Wajda.
Comment ne pas voir le lien entre le sacrifice des officiers polonais froidement abattus dans la forêt de Katyn, et le sacrifice de la Croix, librement consenti afin que nous soyons pardonnés ? Wajda, par l’image, le symbole, la musique de Penderecki, a donné une dimension spirituelle à son œuvre. Elle illustre la civilisation face à la barbarie. La civilisation, c’est le pardon. Pas l’oubli. C’est l’hommage rendu aux hommes et aux femmes droits, la justice faite aux bourreaux (mais quand, mais comment ?), en même temps que l’amour des ennemis.
L’ennui de Katyn, c’est que ce film survient dans une époque, en France, aujourd’hui, qui n’est pas de civilisation mais d’abominable barbarie collective. La culture de mort, ce n’est pas seulement le massacre des tout-petits innocents. La culture de mort recouvre et rassemble et s’explique par toute l’odieuse complicité avec des systèmes et des idéologies qui de toutes les façons possibles, avilissent l’homme ou le persécutent – c’est l’un ou l’autre –, et font que l’on s’accommode de telle horreur, pourvu que l’on dénonce telle autre.
En Pologne, pendant la guerre, il s’agissait de disculper le « libérateur » soviétique de la décapitation de la société polonaise, en ajoutant mensongèrement un crime à ceux innombrables dont le nazisme porte effectivement la responsabilité. Aujourd’hui en France, la fascination pour le communisme joue toujours. On peut saluer la qualité artistique, voire historique du film bouleversant de Wajda – qui pourrait ne pas en être bouleversé ? – mais pas trop…
C’est pourquoi, scandaleusement, odieusement, symbole d’un black-out qui en dit long sur les rémanences d’un système totalitaire dont le cœur semble battre encore, Katyn, a dû attendre deux ans qu’un diffuseur des pays de l’Est, Kinovista, vienne enfin suppléer à l’absence de ceux d’ici, si grandes consciences, pour être enfin modestement projeté dans une poignée de salles. Treize (13) au total, à l’heure d’écrire. Sortant d’une séance de l’après-midi, les poings serrés et le cœur retourné, je me disais que le film portait en lui-même la condamnation de ce silence complice. De ce silence minable.
Le Monde, qui n’en rate jamais une, après quelques paragraphes forcément élogieux, s’autorise des critiques ahurissantes. Wajda, écrit Jean-Luc Douin, renvoyant « dos à dos » nazis et Soviétiques, « prédateurs du territoire national », a voulu faire du film une « bombe antisoviétique ». C’est grave. Pire, ce film ne contient aucune « allusion sur la Shoah, mais une description des rafles, de la traque des familles d’officiers polonais, comme s’il s’agissait de la déportation des juifs en camps ». Pire encore : « Détail troublant : ces proies d’un massacre programmé sont viscéralement attachées à leur ours en peluche. Or le musée de Yad Vashem de Jérusalem a fait de l’ours en peluche un symbole de l’extermination des enfants juifs, du martyre d’un peuple. »
Il faut le lire pour le croire. Comme s’il y avait une sorte de droit d’exclusivité à l’horreur, à l’indignation, au devoir de mémoire, à Auschwitz.
Il faut aller voir Katyn. Et il faut en retenir toute la leçon, qui tient en une image, la dernière, celle de la main de l’officier que ne parvient pas à recouvrir la terre des pelleteuses inhumaines : cette main qui serre un chapelet, ce gros plan sur le corps supplicié du Christ.
JEANNE SMITS