C’est en perte de vitesse électorale, divisé et endetté que le Front national aborde sa convention européenne des 14 et 15 mars à Arras et le scrutin du 7 juin. Mais la crise peut être sa bouée de sauvetage.
Bing !, bing !, bing ! C’était quelques jours avant la convention européenne du FN, ce week-end à Arras. Installé dans son bureau du “Carré” de Nanterre, le nouveau siège frontiste, café, iPhone et paquet de cigarettes posés devant elle, Marine Le Pen mime un boxeur groggy pris sous les coups de ses adversaires. « Ça, des coups sur la tête, on peut dire que j’en ai pris ! », lâche-t-elle, le sourire un peu las. On le serait à moins.
Un jour c’est Carl Lang, l’ancien secrétaire général du FN, candidat dissident contre elle dans le Nord-Ouest : « Je n’ai plus aucune confiance, ni politique ni humaine en Marine Le Pen », écrit-il aux militants. Un autre jour, c’est l’essayiste ex-communiste Alain Soral : « Chaque fois que quelque chose se passe mal au FN depuis deux ans, chaque fois qu’un conflit l’affaiblit, qu’un départ contribue un peu plus à le détruire, la responsable, c’est Marine », lance-t-il lors de la conférence de presse annonçant son départ du FN. Le jour suivant, c’est Jean-Claude Martinez, ancien compagnon de route “historique” de Le Pen : « Marine, déclare-t-il, est en train de détruire le parti. » Un incessant procès en légitimité que résume bien Christian Baeckeroot, autre grognard du lepénisme devenu farouche “antimariniste” : « Au fond d’elle-même, affirme-t-il, Marine n’a jamais été de notre famille de pensée. »
Les coups ont-ils porté ? Assurément. « C’est brutal, c’est dur », concède-t-elle. Un temps, puis : « Mais si on ne peut pas supporter, on fait autre chose… Enfin, ce que je subis n’est rien par rapport à ce qu’a connu Le Pen » (qu’elle appelle par son nom). Estimant « injuste » l’accusation de “pistonnée” qui lui est faite, elle rappelle ses résultats aux législatives de 2007 et aux municipales de 2008 à Hénin-Beaumont (Nord) : respectivement 41,7 % et 28,8 % au second tour – à chaque fois le meilleur score du Front.
Concernant la succession de Le Pen, les chiffres, là encore, plaident pour elle : sondés par l’Ifop (Valeurs actuelles du 11 septembre 2008), 76 % des sympathisants FN – plus des trois quarts ! – la plébiscitent pour prendre, le jour venu, la suite de son père ; contre seulement 14 % pour Bruno Gollnisch et 7 % pour Carl Lang. Concernant la “solidité” de sa ligne politique, elle s’est défendue dans le Figaro : « Certains partent parce que je ne suis pas assez radicale, comme M. Lang et ses amis, d’autres parce que je le suis trop, comme M. Soral. Je pense donc être sur la bonne ligne, celle d’une fermeté qui allie le sens de la justice. » Selon Louis Aliot, secrétaire général du FN et proche entre les proches de la fille du chef, « l’offensive menée par les “dissidents” est en réalité dirigée contre Le Pen lui-même, mais ils n’osent pas l’attaquer ». « Ils pensaient que Le Pen prendrait sa retraite après 2002 et ils s’étaient déjà partagé les postes, ajoute Marine. Mais il a continué, j’ai émergé, et tous leurs plans se sont effondrés. »
Directeur du Centre d’étude de la vie politique française (Cevipof), Pascal Perrineau n’est pas loin de penser la même chose : contrairement à l’affrontement Le Pen-Mégret de 1998, qu’opposaient de « vraies discussions de fond sur la stratégie et les axes programmatiques », cette guerre intestine n’est rien d’autre, selon lui, qu’une « bataille de chiffonniers pour tenter de capter un héritage ». Lequel, ayant « beaucoup rétréci », cristallise d’autant les passions…
Le paradoxe n’est donc qu’apparent. Il n’empêche : c’est un parti en crise que se disputent, avec une incroyable âpreté, ceux-là mêmes qui prétendent un jour en prendre la tête. Divisions intestines, d’abord : outre Lang, Soral et Martinez, des dizaines d’autres élus et cadres ont déserté le parti depuis un mois. Graves problèmes financiers, ensuite : n’étant toujours pas parvenu à revendre le “Paquebot”, son ancien siège de Saint-Cloud, ni à apurer ses dettes, le FN vient, de plus, d’être condamné à verser près de 7 millions d’euros à son ancien imprimeur, l’eurodéputé sortant Fernand Le Rachinel, lui aussi entré en dissidence.
Désaffection généralisée, enfin : militante (30 000 adhérents contre le double il y a dix ans), dans les urnes (10,4 % à la présidentielle, 4,7 % aux législatives, 5,8 % aux municipales) et dans les sondages (6 % pour les européennes). « Le Front national apparaît plus affaibli que lors de la scission mégrétiste, estime Jérôme Fourquet, directeur adjoint de l’Ifop et auteur d’une étude sur l’électorat frontiste. Même chez ses sympathisants, démotivés, l’envie d’en découdre s’est tarie. Le FN n’est plus le levier si efficace pour faire “turbuler” le système qu’il a été. » Résultat : selon l’institut, seuls 65 % des électeurs de Le Pen à la présidentielle s’apprêteraient à voter pour ses listes lors des européennes (voir graphique ci-dessus).
Après presque quarante ans d’existence – contre sept seulement pour l’UMP, deux pour le MoDem et tout juste un mois pour le NPA de Besancenot –, le Front national est aujourd’hui, après le PC – lui aussi en crise –, le doyen des “grands partis”. Figé sur ses vieux dogmes, il ne “parle” plus aux Français : c’est l’opinion de Bruno Larebière, rédacteur en chef de Minute, et personnalité influente de la “droite nationale”.
Dans un entretien à Monde et Vie qui a beaucoup circulé sur Internet, celui-ci juge sévèrement le surplace du vieux parti : « Le discours frontiste étant toujours le même – sur le thème “on l’avait annoncé” –, sans déboucher sur des propositions concrètes et innovantes, il lasse, explique-t-il. À force d’être répété de la même manière, avec les mêmes mots et les mêmes slogans négatifs (“contre” l’immigration, “contre” l’insécurité…), le discours n’est plus entendu. » Et de conclure par cette salve : « On ne sait plus pour quoi est le FN et on se demande même parfois s’il le sait lui-même. »
Selon Larebière, cet immobilisme se vérifie jusqu’aux slogans choisis (par Marine Le Pen) pour la campagne européenne : “Mon emploi avant l’Europe”, “Mon identité avant l’Europe”, etc. « Autant “avant leur Europe” [le slogan initialement prévu, NDLR] permettait de développer une dialectique contre les “technocrates de Bruxelles” ou “l’euromondialisme” – pour utiliser la phraséologie frontiste – tout en laissant la porte ouverte à une autre forme d’organisation de la construction européenne, autant “avant l’Europe” n’ouvre strictement aucune possibilité de proposer une autre Europe. »
De la même manière, certains, jusque chez ses (toujours) fidèles, reprochent à Le Pen d’avoir « remis sur la table », dans son “plan d’urgence anticrise”, sa proposition de « retour au franc ». « C’est obsolète et inaudible, confie l’un d’eux. Aujourd’hui, l’euro n’est plus le problème des Français. Depuis la crise, beaucoup d’entre eux sont même convaincus qu’avec le franc, cela aurait été pire. »
Longtemps si habile pour décrypter, avant tous les autres, les inquiétudes et attentes de l’opinion, le président du Front national, 80 ans, aurait-il perdu son flair – et la main ? « Il y a une perte de confiance du peuple envers les institutions, persiste-t-il. Le rôle du FN, c’est de s’adapter aux besoins, pas au goût » (lire pages suivantes). Pour autant, nombreux sont ceux à en être convaincus : « Le FN est mort. » C’est ce que répète Nicolas Sarkozy à ses proches. C’est aussi l’avis de Jacques Bompard, le maire d’Orange, passé du Front au Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers : « Le Pen représente le désespoir et l’échec, dit-il. Le FN, c’est le passé »
Sans aller jusque-là, le politologue Pascal Perrineau le prédit cependant dans Libération : « Le parti aura, cette fois, le plus grand mal à revenir au premier plan. » Et puis, quand bien même survivrait-il, comment son candidat, quel qu’il soit, pourrait-il, avec si peu d’élus, passer le cap des 500 signatures pour concourir lors de la prochaine présidentielle ?
« Petit bonhomme pas mort », veut cependant croire Le Pen, qui « espère » atteindre les 10 % le 7 juin prochain (contre 9,7 % en 2004). « D’ici là, prédit-il, je n’exclus pas une apocalypse financière et sociale en Europe. Or, la crise actuelle est celle d’un système que nous n’avons cessé de dénoncer. Seuls contre tous. Et cela, les Français le savent. » Louis Aliot en est de même convaincu : « Nos électeurs qui ont voté Sarkozy en 2007 vont revenir vers nous. »
Les sondages, pour l’heure, dressent le constat d’un impressionnant décrochage du chef de l’État parmi les sympathisants FN (– 65 points en deux mois selon notre baromètre Isama-Valeurs actuelles !). Mais on est loin, encore, du retour au bercail attendu. Même le “noyau dur” tangue : plus d’un tiers des électeurs de Le Pen à la présidentielle prévoient, aujourd’hui, de voter pour des listes concurrentes aux européennes. Mais il reste trois mois…
“Ça bouge. Ceux qui ont voté Sarkozy nous disent : on s’est fait avoir.”
« On sent déjà que ça commence à bouger, assure Marine Le Pen. Les gens qui ont voté Sarkozy nous disent : “On s’est fait avoir.” Nous recevons beaucoup de mails. » Pour preuve, elle se lève, puis va chercher les derniers arrivés dans le bureau d’à côté. Parmi eux, les courriers de Malik, 24 ans, « musulman pratiquant », d’Audrey, 21 ans, « étudiante en école de management et de marketing à Paris » ou encore de Benjamin, 22 ans : « J’ai commencé à m’intéresser à la politique il y a deux-trois ans, témoigne-t-il. Lors de la présidentielle, j’ai voté Sarkozy aux deux tours, pensant bêtement qu’il était le Le Pen light. Je trouvais à l’époque le programme de Sarkozy moins radical que celui du FN. Je trouvais que c’était mieux […]. Je pense aujourd’hui que s’il existe encore un parti en France qui peut arrêter ce système destructeur, ça ne peut être que le FN. »
Financièrement, le Front national, même exsangue, va pouvoir mener campagne (presque) sereinement. Un accord avec sa banque, la Société générale, a été trouvé : en échange d’un nouveau prêt, celle-ci a pris une garantie bancaire sur le Paquebot. Le FN a dix-huit mois pour vendre son ancien siège et rembourser sa dette.
Une situation enviable comparée à celle des listes dissidentes annoncées par Carl Lang et ses amis : « Il y a de très fortes probabilités que nous ne présentions qu’une liste, dans le Nord-Ouest, peut-être deux », concède un proche de Lang. Crédité d’à peine 0,5 % des voix, la barre des 3 % – lui permettant d’être remboursé de ses frais de campagne (300 000 euros minimum par région) – sera, il le sait, quasi impossible à atteindre. Malgré la vingtaine de conseillers régionaux qui le soutiennent. « Mégret lui-même s’était cassé les dents, ce n’est pas Lang qui y parviendra », affirme Louis Aliot – que plusieurs sondages donnent élu dans sa région du Sud-Ouest.
Reste que les élections européennes, après l’avoir fait émerger en 1984 (11 % des voix), n’ont jamais été, depuis, un scrutin porteur pour le Front national. C’est même un scrutin piège : victime de l’abstention de ses électeurs et de la concurrence des listes souverainistes – Villiers notamment (lire entretien page 20) –, le FN y a stagné, et même régressé en vingt-cinq ans. La crise actuelle et les inquiétudes qu’elle fait naître peuvent, certes, lui fournir un inespéré carburant et lui permettre, pour la première fois depuis 1984, de faire mieux qu’aux législatives précédentes (4,7 % il y a deux ans).
Mais c’est la conjoncture elle-même, et le climat au moment du vote, qui en décideront. Plus que le FN lui-même. Un peu comme si, pour ces européennes, le Front national était d’abord spectateur de son destin. À moins de 6 % (son score de 1999), c’est le chaos ; à plus de 10 %, le rebond. Son avenir se jouera donc, en grande partie, le 7 juin prochain. Avec la crise pour arbitre. Et une grosse épée de Damoclès au-dessus de la tête.